A propos de l’empreinte écologique des apiculteurs

J’ai eu l’occasion, récemment, d’échanger avec plusieurs responsables d’Associations pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne (AMAP) parisiennes et plusieurs d’entre eux m’ont fait part leur choix de sélectionner, comme fournisseurs de miel, des “apiculteurs locaux”.

Je suppose que ce choix est lié au souci de réduire l’empreinte carbonne de leurs achats de miel en limitant les distances de transport de celui-ci.

Cette démarche est très louable. J’ai grandi sur le Haut Plateau Ardéchois, à 1300 mètres d’altitude, et lorsque j’étais enfant, dans les années 70, et que j’allais à l’école primaire de mon village, qui se trouvait à 600 mètres de notre maison à vol d’oiseaux, j’étais pensionnaire de la Toussaint à Pâques, car les chutes de neige étaient telles (il y avait entre 1.5 mètre et 3 mètres de neige du 15 décembre au 15 avril) qu’il était matériellement impossible, pour mes parents, de venir nous chercher à l’école tous les jours.

Dans les années 80, j’étais moniteurs de ski de fond et alpin sur le Plateau Ardéchois, comme beaucoup de mes amis de ma génération (cette activité m’a d’ailleurs permis de financer mes études). A partir de la fin des années 80 il a cessé de neiger. Depuis 1989, nous avons eu un seul véritable hiver (l’hiver 2008-2009). Le tourisme d’hiver, qui faisait vivre beaucoup de gens à l’époque, sur le Plateau, a quasiment disparu (il ne reste plus qu’une petite station de ski alpin équipée de canons à neige et tous mes amis moniteurs de ski qui souhaitaient continuer d’exercer ce métier ont dû partir dans les Alpes. Les autres ont, comme moi, changé de métier.

Les effets du changement climatique – et cela est démontré scientifiquement – sont beaucoup plus importants dans les zones de moyenne montagne qu’ils ne le sont en plaine, pour des raisons qui tiennent au régime des vents, à la “limite pluie-neige”, à la grande bio-diversité de ces zones, etc…

J’ai eu le “loisir”de les observer sur le Haut Plateau Ardéchois depuis trente ans, et d’en subir les effets. Des tourbières qui ont été achetées par le Parc Régional des Monts d’Ardèche pour leur richesse en espèces rares, il y a de cela plus de dix ans environ, sont aujourd’hui complètement asséchées. La limite du châtaignier – qui se situait dans les années 80 à 800 mètres d’altitude – s’est déplacée 100 à 200 mètres plus haut. On trouve aujourd’hui des hérons cendrés sur le plateau – ce qui a un effet important sur les populations de truites – et les populations de gros gibier (Cerf, Chevreuil, Sanglier) ont été multipliées par cent (voire plus) en l’espace de 30 ans, car ces espèces trouvent aujourd’hui des ressources toute l’année, ce qui n’était pas le cas lorsque le sol était recouvert de 1.5 mètre de neige durant cinq mois consécutifs (cette explication n’a pas la seule à la prolifération du gros gibier néanmoins…).

Je suis donc ravi de voir qu’une partie de plus en plus importante de la population intègre la notion “d’empreinte écologique” dans ses pratiques de consommation.

Malheureusement, le manque de culture scientitfique et d’informations conduit beaucoup de gens a prendre des décisions aberrantes sur ce plan (celui de la limitation de l’empreinte écologique des produits qu’ils consomment).

Par exemple, lorsqu’on sait que, dans le cycle de vie d’une automobile, les deux phases/moments qui ont (relativement) le plus d’impact écologique, sont les phases de production et de destruction du véhicule (ceci a été démontré par la Massachusetts Institute of Technogy (MIT), il devient aberrant et totalement contre productif de “balancer” un véhicule quasiment neuf à la poubelle pour acheter un véhicule hybride ou électrique, et pourtant, de bonnes campagnes publicitaires savamment orchestrées par les constructeurs automobiles ont permis de susciter ce type de comportements…Il serait beaucoup plus positif pour la préservation de l’environnement d’utiliser nos autmobiles jusqu’à ce qu’elles soient “usées jusqu’à la corne” avant d’acquérir un véhicule électrique ou hybride, sauf, évidemment, si le véhicule à moteur thermique dont on se sépare peut être utilisé par quelqu’un d’autre. D’ailleurs, l’étude publiées par le MIT (et que j’ai égaré hélas, mais il doit être possible de la retrouver sur internet) montrait que – si on intégrait dans l’empreinte écologique d’un véhicule, ces deux phases de production et de destruction – les 4X4 avaient une empreinte par km parcouru plus faible que celles de beaucoup de berlines, car les 4×4 sont conçus pour parcourir parfois plus d’un million de km, ce qui n’est pas le cas de la plupart des berlines.

De même, dans l’apiculture, et contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, ce n’est pas le transport du miel du producteur vers le consommateur, qui a, dans l’immense majorité des cas, le plus fort impact sur l’environnement, sauf, évidemment, si vous allez acheter dans les supermarchés, des miels importés du “bout du monde”.

Il faut savoir, qu’en France, la quasi totalité des apiculteurs transhument, c’est à dire qu’ils déplacent leurs ruches, durant la saison de production, pour les emmener sur les lieux ou les ressources sont les plus abondantes pour les abeilles à tel ou tel moment de la saison.

Ainsi, pour ce qui me concerne, je produis mon miel de châtaigniers et d’acacias autour de chez moi, dans les Cévennes ardéchoises, à 500 mètres d’altitude, sur un sous-sol granitique, dans un rayon de 1km autour de ma maison, mais pour produire le miel de garrigue, qui est un miel de sous-sol calcaire et donc de milieu sec, je dois déplacer mes ruches, à l’aide de mon 4X4, de trente km vers l’Est pour les installer sur les plateaux calcaires du sud de l’Ardèche, à 150 mètres d’altitude.

De même, pour produire du miel de montagne ou de sapin, je dois les monter à 1300 mètres d’altitude, sur le plateau ardéchois, à 20 km au dessus de chez moi.

Pour le miel de lavande, je dois les emmener à 40km de chez moi, sur le plateau de Saint Remèze.

Cela représente donc un nombre de km parcourus non négligeable (environ 1500 km/an, sur un total de 4000 km parcourus chaque année avec mon 4X4), car il y a déjà un trajet aller-retour pour le transport des ruches, auquel viennent s’ajouter les visites de contrôle et la visite de récolte.

Ceci-dit, j’ai la chance de vivre dans une région qui offre, dans un périmètre géographique réduit, une grande diversité de reliefs, de configurations géographiques et climatiques, et donc, une bonne disponibilité des ressources sur toute la saison, de début mars à fin octobre. Ceci me permet, ainsi qu’à mes confrères des Cévennes, de transhumer sur des distances très réduites.

Malheureusement, ceci n’est pas le cas dans toutes les régions de France et certains apiculteurs (ceux qui travaillent dans les zones de grandes cultures, pour shématiser) doivent transhumer sur de très grandes distances s’ils veulent produire autre chose que du miel de colza et d’acacias. Certains apiculteurs de ces zones de grandes cultures (Ile de France, Centre, Champagne, Beauce, etc etc…, descendent couramment dans le Vaucluse pour produire du miel de Lavande, dans la Loire pour le miel de sapin, à Narbonne pour le miel de romarin etc… De la même manière, beaucoup d’apiculteurs de l’Isère descendent dans le Var pour y “hiverner” leurs colonies (pour ma part je laisse mes colonies chez moi, dans les Cévennes, durant l’hiver, en tous cas pour l’instant).

Ces transhumances représentent des milliers (voire des dizaines de milliers) de km parcourus chaque années, avec de gros camions, par ces apiculteurs (je connais des apiculteurs, en Haute Loire, qui parcourent plus de 40 000km/an avec des camions de 21 tonnes, et ils ne sont pas très éloignés des zones de avande ou de garrigue…). Plus l’environnement dans lequel ils sont installés est dégradé en termes de biodiversité, plus ils doivent transhumer. En région Ile de France, par exemple, les ressources disponibles pour les abeilles sont extrêmement rares- raison pour laquelle on compte très peu d’apiculteurs professionnels dans cette région – et mal réparties sur l’année (cela se résume à la floraison du colza, autour de Pâques, pour l’essentiel, et à un peu et d’acacias et de châtaignier en mai et juin). Ensuite (c’est à dire à partir de fin juin) comme 80% du couvert végétal est composé de céréales, les abeilles se trouvent sans ressources dans leur environnement et les apiculteurs d’Ile de France doivent, soit nourir leurs abeilles, soit transhumer vers des régions qui offrent plus de biodiversité.

Au passage, pour cette raison, l’augmentation récente des prix du carburant les met en danger de mort économique, car ces apiculteurs produisent, en général, dans leurs régions d’installation, des miels plutôt bas de gammme (colza qui sera vendu sous l’appelation “miel toutes fleurs”) ou moyenne gamme (acacias) et sont contraint de les vendre à des prix extrêmement bas. La survie de ces exploitations repose donc, soit sur leur capacité à produire de très grandes quantités de ces miels bas de gamme qui sont généralement destinés aux circuits grossistes-grande distribution, soit à transhumer sur des centaines de km pour produire des miels plus haut de gamme qu’ils pourront vendre directement aux consommateurs. C’est là que ces apiculteurs ont besoin de “l’opinion publique”, car il n’y a qu’en modifiant le paysage agricole de ces régions que l’on pourra y réintroduire de la biodiversité, mais cela ne peut se faire sans une démarche active du “grand public”.

En résumé, déterminer l’empreinte écologique d’un produit insdustriel ou agricole est loin d’être chose aisée, mais, pour y parvenir, il est essentiel d’analyser la totalité du “cycle de vie” de ce produit, de la production à la consommation finale, voire à la destruction.


«
 Il faut réfléchir attentivement aux problèmes importants, même si c’est fatiguant. »
Kenzaburo Oe ] – Pourquoi le ciel est-il bleu ?

Tagués avec : , , , , , , , ,
Publié dans Apiculture, Environnement