Pourquoi nos abeilles sont de moins en moins malades

Si vous débutez la lecture de cet article, c’est que vous êtes d’une nature curieuse, ce qui est une vertu cardinale à mes yeux.

Néanmoins, je suis quasiment convaincu que son titre vous laisse perplexe, tant il est aux antipodes des “informations” que les médias véhiculent à longueur de journées à propos des abeilles.

Je voudrais tout d’abord préciser que lorsque j’écris “nos” abeilles, j’entends par là, les miennes ainsi que celles de quelques uns de mes confrères apiculteurs ardéchois.

En effet, ces confrères (dont certains ont infiniment plus d’années de pratique de l’apiculture professionnelle que moi) et moi-même, constatons depuis quelques années, un fort recul de l’incidence (en nombre de cas et en intensité de ces cas) de certaines maladies et parasitoses, notamment de la Loque Américaine, de la Nosémose, mais aussi, dans une moindre mesure, de la Varroase.

En outre, un de mes confrères me disait récemment que dans les années 80, 90, il partait toujours à ses ruchers avec “la boule au ventre” à l’idée de découvrir quelques nouveaux cas de Loque Américaine, mais qu’il n’a plus observé un seul cas depuis plus de 10 ans. Pour ma part, je n’en ai jamais observé sur aucune de mes colonies, alors que je suis apiculteur professionnel depuis 2011 et que j’élève des abeilles depuis plus de 10 ans.

La science semble avoir trouvé l’explication au recul spectaculaire de cette maladie et cette découverte pourrait avoir des conséquences majeures sur les stratégies de vaccination utilisées tant chez les animaux que chez l’espèce humaine.

Recul des maladies bactériennes et notamment de la Loque Américaine.

Des scientifiques ont montré qu’au moment de la ponte de l’œuf qui donnera une ouvrière ou un mâle (selon que l’œuf sera fécondé ou pas), la reine vaccinait (involontairement) cet œuf en produisant un antigène capable de détruire les bactéries dont des résidus de leur paroi cellulaire sont présent dans le Vitellus. (plus précisément des bactéries du même type ou de la même famille que celles dont les résidus de paroi cellulaire sont présents dans le Vitellus).

Cette stratégie est bien sûr efficace pour protéger les colonies d’abeilles (puisque toutes les ouvrières et les mâles de la colonies résultent d’œufs pondus par la même reine, aux effets des remplacements de reines près) contre l’ensemble des bactéries pathogènes pour les abeilles, mais on ne peut pas exclure, me semble-t-il, qu’elle le soit aussi contre des virus, voire même contre les champignons.

 

Cas de la Varroase.

Varroa Destructor est un acarien parasite des abeilles dont les larves se développent dans les alvéoles dans lesquelles se développent les larves d’abeilles (sous les larves d’abeilles plus précisément). Il se nourrit de l’Hémolymphe des abeilles, le liquide circulatoire des Arthropodes, un “équivalent” de notre sang.

En période de ponte (de la reine des abeilles et donc aussi des femelles Varroa), la population de Varroa peut doubler tous les dix jours. Les apiculteurs doivent donc appliquer dans les ruches (ils en ont l’obligation légale), en automne, un traitement qui vise à faire diminuer (voire à ramener à zéro)  le nombre de Varroas présents, au risque de voir la pression exercée sur la colonie par le parasite faire disparaître celle-ci. En l’absence de traitement, la colonie disparaît au bout d’un à deux ans.

Ces traitements sont bien sûr appliqués en automne, à un moment où le miel récolté n’est plus présent sur les ruches. Le miel ne peut donc être en présence avec les traitements appliqués, dans la mesure ou l’apiculteur est scrupuleux et respectueux de ses clients et de la réglementation évidemment. A noter tout de même que la molécule utilisée est lipophile; elle se fixe donc sur la cire présente dans la ruche, mais pas sur le miel qui ne contient pas de lipides (graisses).

L’un des arguments avancés par les apiculteurs de ma région pour expliquer la diminution de la pression exercée par Varroa Destructor sur nos colonies, réside donc dans l’application régulière de ces traitements qui ont permis de faire diminuer la présence de celui-ci dans l’environnement des abeilles, sachant qu’il a la capacité de “sauter” d’une abeille à l’autre, et donc de passer d’une colonie à l’autre par le biais des interactions qui se produisent entre butineuses appartenant à des colonies différentes, lors du butinage.

Néanmoins, cet argument doit être tempéré par le fait qu’on observe aussi des résistances aux molécules utilisées, se développer sur certaines souches de Varroa.

Cette diminution de pression pourrait avoir une autre explication.

L’hôte d’origine de ce parasite est Apis Cerana – l’abeille à miel asiatique – qui, contrairement à Apis Mellifera -l’abeille européenne – se défend très bien contre lui grâce à des comportements d’épouillage/nettoyage ainsi que grâce à la détection et à la destruction des alvéoles contenant des larves d’abeilles infestées par des larves de Varroa.

Il semble néanmoins que Varroa Destructor dispose d’un moyen de leurrer ses hôtes et d’échapper ainsi (au moins en partie) aux comportements de nettoyage des abeilles, particulièrement des abeilles européennes (Apis Mellifera).

Pourtant, j’ai eu l’occasion, à de nombreuses reprises, d’observer ses comportements de nettoyage/épouillage chez mes abeilles. J’ai aussi remarqué que, dans les colonies sur lesquelles la pression de Varroa Destructor devenait importante (typiquement celles au sein desquelles je commence à voir quelques Varroas phorétiques), les ouvrières détruisaient une partie des alvéoles dans lesquelles se trouvaient des larves (infestées donc).

Il semble donc qu’elles aient développé – à l’instar de l’abeille asiatique et bien que dans une moindre mesure – des capacités de s’adapter au parasite et à contourner sa technique de leurre.

Néanmoins, cette diminution de la pression observée de Varroa Destructor ne semble pas homogène sur l’ensemble du territoire. Dans certaines régions elle semble même augmenter.

J’avance donc une hypothèse (étayée par plusieurs études scientifiques).

La science a montré, ces dernières années, que les abeilles avaient des “capacités cognitives” extraordinaires, bien supérieures à ce que la taille de leur cerveau laissait supposer. Elles sont notamment capables de maîtriser des concepts aussi subtils que “à côté de”, “en dessous de”, “plus grand que”etc…y compris dans des environnements où elles doivent résoudre des discriminations complexes dites “non linéaires”.

Elles savent compter jusqu’à cinq et reconnaître des visages, y compris de profil. Ces capacités à maîtriser des concepts abstraits, associées à une vision globale de leur environnement (que l’on croyait être l’apanage de l’espèce humaine) leur donne la possibilité de développer des comportements sociaux complexes et adaptatifs, tel que l’épouillage/nettoyage.

Or nous savons que les insecticides utilisés en agriculture et soupçonnés de provoquer la disparition de très nombreuses colonies d’abeilles (ces soupçons sont là aussi étayés par de très nombreuses études scientifiques) sont neurotoxiques, mais qu’ils ont des effets sublétaux, c’est à dire qu’ils n’entraînent pas la mort immédiate de l’insecte, mais altèrent son comportement, sa physiologie, son génome, de manière suffisamment importante pour modifier significativement le fonctionnement de la colonie jusqu’à entraîner sa mort à terme.

Ces molécules ont en outre une rémanence très importante dans les sols. Elles sont très utilisées sur un grand nombre d’espèces cultivées et butinées par les abeilles (colza, tournesol, luzerne, trèfle, etc…), même si certaines font l’objet d’une interdiction partielle (uniquement sur le Colza et le Tournesol) depuis 2013.

Les apiculteurs ardéchois que je connais et moi-même n’emmenons pas nos colonies dans les régions où l’on trouve du Colza et du Tournesol et ces espèces ne sont pas cultivées dans notre région car le relief et les sols ne le permettent pas.

Il ne me semble donc pas absurde d’émettre l’hypothèse selon laquelle la différence de prévalence de Varroa Destructor observée d’une région à l’autre soit due à l’exposition ou non des abeilles à ces molécules, étant entendu qu’elles ont un effet sur le cerveau des abeilles et donc sur leur capacité à développer ou non des comportements aussi complexes que l’épouillage ou la détection des larves infestées.

Il n’y a donc qu’une contradiction apparente entre le titre de mon article et la réalité décrite par les médias. Les abeilles sont bien de plus en plus “malades”, des colonies disparaissent bien par centaines de milliers, mais la situation diffère grandement d’une région à l’autre.

 

 

 

 

 

 

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